PIOCH BADET

Village de Pioch Badet, Camargue

L’urbain n’est pas le propre du centre, de la ville. Il investit aussi les zones rurales
périphériques. Ainsi, l’éclairage collectif artificiel se propage jusque dans les campagnes. Il a
donné naissance à une nouvelle forme de paysage, le paysage rural nocturne.
Celui-ci nous amène à analyser et à réagir face au monde qui nous entoure. En tant que
nouveau territoire et nouveau sujet à appréhender par la photographie, il pose aussi de
nouvelles questions propres au média.
L’obscurité des campagnes d’antan a laissé place, de ci de là, à des zones subéclairées. Ce
néo-paysage rural nocturne a-t-il pouvoir à générer un autre imaginaire collectif situé entre
ceux de la campagne (légendes, contes,…) et de la ville (publicité, ville lumière,…) ? Le
partie pris de donner à la lumière artificielle une apparence de lumière du jour à le mérite de
poser cette question en accentuant le caractère fantastique mais aussi réel des clichés. Les
limites entre le jour et la nuit en sont ébranlées. La théâtralisation et la mise en scène de la
nature par l’éclairage collectif fonctionne à la fois comme un processus de « dénaturation » et comme un surpassement du caractère commun de celle-ci. Si cela stimule l’imaginaire du
spectateur et transcende sa perception des zones photographiées, son appréhension de la
frontière entre le réel et le virtuel (le naturel et l’artificiel) est bouleversée. Pouvons-nous
considérer cette végétation comme naturelle ? Ces clichés sont-ils des représentations
documentaires objectives (frontalité, sujet traité, notion de série,…) ou des dépassements
subjectifs du réel (flou, température de lumière modifiée,…) ?
Le néo-paysage rural nocturne est aussi social. Les faisceaux de lumière focalisés sur des
zones sans caractère et/ou banales, souvent des hameaux dépeuplés ou des croisements
routiers peu fréquentés sont-ils le reflet de certaines facettes de notre société ? La
contamination de la nature par l’artificiel et l’utilité relative des éclairages suscitent la
réflexion sur les politiques écologiques et énergétiques actuelles. Plus généralement le choc
entre lumière artificielle et nature enlèvent au spectateur tout espoir d’idéal, tout en
l’envoûtant par son caractère esthétique.
Ce travail propose une esthétique de la photographie de paysages naturels qui contraste avec les canons de celle produite par les mass-médias et les photographes amateurs. Le choix de la Camargue et des Saintes Marie de la Mer comme territoires photographiés trouve ses origines dans la volonté d’appréhender un univers personnel longtemps idéalisé à travers le miroir des reportages de magazines et des documentaires animaliers télévisuels. Pour mon MOI « enfant » la Camargue était le symbole d’une zone où la nature était vierge, préservée et dominante. Elle a participé à la construction de mon idéal de nature et de liberté dans mon imaginaire. Pour mon MOI « adulte » il s’agit d’un espace où la photographie ne peut être qu’ornithologique ou tout au plus animalière. Cette série de photographies est celle d’un individu qui confronte sa perception d’un monde via les médias au monde réel.

Yanni Davenet, 2006